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Climat. Avec le réchauffement, un agriculteur de la Somme convertit ses champs en vignes

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Vendanges précoces, taux d’alcool élevé… La hausse des températures touche aussi le vin. Dans une région de betteraves et de céréales, Maximilien de Wazières a planté des ceps.



Maximilien de Wazières, dans ses vignes du Nord de la Somme./OUEST FRANCE


Depuis la route, il faut regarder avec attention pour repérer la parcelle, accessible uniquement en 4x4 par un chemin difficile. Pourtant, au milieu des champs de colza, de pommes de terre, de betteraves ou de céréales – des cultures classiques pour cette région du nord de la France – c’est bien une vigne qui se dessine sur 3,5 hectares, dans le nord de la Somme, à une trentaine de kilomètres d’Amiens.


« Nous voici dans la première culture viticole de la Somme ! », lance fièrement Maximilien de Wazières, exploitant agricole de 39 ans, depuis le bas du terrain en pente. La présence de vignes est assez surprenante dans les Hauts-de-France, région qui n’en avait pas vu depuis plusieurs centaines d’années. Les vignes les plus proches sont situées à plus de 100 kilomètres, en Champagne. « Faire du vin ici sur ces terres, c’était un vrai challenge », reconnaît l’ex-céréalier et agriculteur.



Petit, il en blaguait avec ses parents


Intéressé depuis toujours par le vin, ce grand colosse en plaisantait, petit, avec ses parents, eux aussi agriculteurs. « Et si on faisait du vin un jour ? », blaguaient-ils, sans savoir quand ni comment se lancer. Maximilien a d’ailleurs fait une école d’ingénieur agricole à Angers, où le vin coule à flots… « Je l’ai toujours entendu parler de ça », se rappelle son épouse Sarah de Wazières, qui participe elle aussi à ce « projet de vie », en plus de son travail de conseillère en développement de la formation professionnelle dans les entreprises.


La rencontre avec Bernard Hudelot, un vigneron bourguignon ayant anticipé le changement climatique, a été déterminante. « On a beaucoup sympathisé. Il avait déjà planté des vignes au Gabon, en Birmanie et même en Chine, et il nous a dit que notre projet était possible ici, qu’il fallait le faire. Alors on y est allés », explique simplement Maximilien de Wazières. Depuis le décès du « pape des Hautes-Côtes de Nuits », comme l’appelait son entourage, le maître de chais et l’équipe du domaine continuent d’accompagner le néo vigneron dans son aventure.



Ce qui a permis cette évolution ? Le réchauffement climatique


Et c’est ainsi qu’au début de l’année 2017, pour diversifier ses cultures, Maximilien de Wazières se retrouve à planter des pieds de vigne sur le territoire de la commune de Terramesnil en Hauts-de-France, lui qui n’avait jamais fait de vin de sa vie. Aidé par une nouvelle législation élargissant les autorisations de plantation dans des zones non viticoles, il a planté un premier hectare de pinot noir et de chardonnay. L’année suivante, deux hectares et demi de pieds de vigne ont été ajoutés à ce champ qui accueillait auparavant du blé. « On n’aurait pas pu faire ça, il y a trente ou quarante ans, ça aurait été beaucoup plus difficile », pense-t-il. Ce qui a permis cette évolution ? Le réchauffement climatique.


Maximilien de Wazières dit avoir observé plusieurs changements notables en quelques années : des moissons plus précoces pour ses cultures céréalières, des hivers plus doux avec seulement deux à trois jours de gelée, alors qu’il y en avait plus d’une vingtaine auparavant… « Et puis, ces dernières années, on a eu des étés plus chauds. En 2018, 2019 et 2020, c’est-à-dire depuis que les vignes sont là, on a eu des températures pas vues depuis longtemps. » Sur la parcelle viticole, le thermomètre est monté jusqu’à 40 °C. De très bonnes conditions pour les vignes.


C’est d’ailleurs pour sa belle exposition au soleil – ainsi que la présence d’un sol sec et argileux, idéal pour la vigne – qu’il a choisi cette parcelle pour y planter des vignes.


Les premières vendanges ont eu lieu début octobre 2019, les deuxièmes un an plus tard. Depuis, le vin se repose dans les fûts ou déjà en bouteilles, dans la ferme familiale, à trois kilomètres de là. « Au moment de goûter le vin la première fois, on ne savait pas trop à quoi s’attendre », se souvient ce père de deux enfants qui ne compte aucun membre de sa famille dans la viticulture.


Le résultat se révèle encourageant. « C’est déjà une très bonne base, ça nous pousse à faire mieux », nous confie-t-il quelques minutes plus tard, en pleine dégustation dans la grange familiale aménagée en cave et en pressoir. Derrière lui, dans les anciennes écuries, les fûts commencent à s’empiler.



« On ne me croyait pas »


Maximilien de Wazières se souvient des sourires narquois qui l’accueillaient, il y a quelques années, quand il parlait de son envie de faire du vin dans la Somme. « On ne me croyait pas. » Tout en continuant son activité de céréalier, il a donc appris, s’est renseigné auprès de viticulteurs, et il est même retourné se former dans un lycée agricole, à Beaune… Il a aussi investi plusieurs dizaines de milliers d’euros dans du matériel.


Il a ensuite fallu prendre son temps, être sûr de bien faire. Près de quatre ans se sont donc écoulés entre le moment où il a commencé à planter les vignes et la première bouteille.

« Le vin, c’est parfois assez complexe, et il ne faut pas se tromper. C’était indispensable car les métiers de la vigne prennent du temps », explique-t-il, ajoutant qu’être déjà agriculteur l’a bien aidé.


Un apprentissage qu’il met aujourd’hui en pratique. Tailler les vignes, faire les vendanges, vinifier… « Ce que j’aime dans le vin, c’est que c’est tout un long processus qui va de la plante des pieds jusqu’à la mise en bouteille, on fait vraiment toutes les étapes, dit-il. Tout s’enchaîne et c’est parfois épuisant d’autant plus que ça me prend beaucoup de temps. » Il estime passer autant d’heures à s’occuper du vin qu’à s’occuper des 200 hectares de ses autres cultures. « Je ne compte pas mes heures mais c’est un métier passionnant », s’enthousiasme celui qui a auparavant travaillé pour une coopérative céréalière au Maroc, et en Europe du Nord, avant de reprendre l’exploitation familiale en 2011.

« Tout commencer de zéro est aussi un challenge assez stimulant. J’aime bien l’idée qu’il n’y ait pas de solution tracée, que tout soit nouveau, de devoir me tourner vers mon entourage pour échanger et avancer », ajoute-t-il. « C’est une vraie aventure familiale, un vrai projet de vie même, je dirais. Il ne se passe pas un jour sans qu’on en parle », nous confirme sa femme Sarah de Wazières. Elle aussi est devenue une passionnée. « Je dirais que les vignes sont un peu comme nos bébés : on grandit avec elles, on les voit grandir et on apprend avec elles », sourit-elle.



15 000 bouteilles par an et un label bio


La première cuvée promet entre 6 000 et 7 000 bouteilles. D’ici à quelques années, le couple vise 15 000 bouteilles par an et l’obtention d’un label bio. Avant, pourquoi pas, d’embaucher une personne de plus, pour les aider. L’objectif à terme serait de garder cette vigne sur une génération, voire deux.


D’ici là, d’autres agriculteurs de la Somme auront peut-être suivi leur exemple et, qui sait, se seront peut-être eux aussi lancés dans le vin. « Des petites parcelles comme la mienne, ça oui, je pense qu’on pourra en voir davantage par ici. Mais on ne pourrait pas le faire partout, ça reste possible car il y a un microclimat. Nous ne sommes donc pas près de voir des vignes partout ici », nous dit Maximilien de Wazières, ajoutant qu’il ne faut pas s’emballer.


Peut-on cependant envisager la naissance d’un vin de la Somme ? « Pourquoi pas… J’aimerais beaucoup que, dans quelques années, on entre chez un caviste pour demander un vin de la Somme. On n’a pas d’Appellation d’origine contrôlée (AOC) ici, et on en est loin. Mais qui sait ? On pourrait l’imaginer dans plusieurs années », estime-t-il.

Avec sa femme qui le conseille notamment sur la partie marketing, il a plutôt choisi de miser sur de petits volumes, sur la qualité et sur une fabrication traditionnelle. Chaque bouteille est vendue entre 12,50 € et 14,50 €, et peut s’acheter sur le site Internet du projet, nommé La Cour de Bérénice, prénom de la première fille du couple.



« Haut de gamme »


« Pour des régions qui ne sont pas viticoles au départ comme ici, on a tout intérêt à faire du haut de gamme. On peut laisser le volume pour des régions plus propices à faire de la quantité », a décidé le couple.

Les premières ventes et les premiers retours sont encourageants. Le vin devrait s’améliorer dans les années à venir. « Notre technique va forcément devenir meilleure à force. Et puis, une vigne donne un vin de meilleure qualité au bout de 7 à 8 ans ».


Un autre paramètre devrait aussi contribuer à une hausse de la qualité du vin : le réchauffement climatique, encore lui. « Même si le dérèglement climatique vient avec ses aléas, c’est vrai que ça peut nous aider. Si on a des étés plus chauds, on aura des vins encore plus concentrés, donc c’est très positif », ajoute-t-il. De quoi permettre au vin de s’améliorer années après années, à mesure que les températures augmentent.

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