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Bordeaux : Le retour fracassant du labour à cheval dans les vignes

https://www.20minutes.fr/planete/3020939-20210417-bordeaux-retour-fracassant-labour-cheval-vignes


Mickaël Bosredon

Publié le 17/04/21 à 10h05 — Mis à jour le 18/04/21 à 08h09


  • A Saint-Emilion, l’entreprise familiale Cheval des Vignes travaille pour le compte d’une quarantaine de châteaux viticoles.

  • Loin du folklore cette pratique du labour à cheval représente un véritable intérêt pour le traitement de certaines parcelles de vigne.

  • Le regain d’intérêt est tellement fort qu’une école du cheval vigneron vient de se créer à Saint-Emilion.


Ne lui dites surtout pas que c’est « le retour du travail à l’ancienne. » Ou que « l’on revient à du bon sens paysan ». « Ce n’est tellement pas représentatif de ce que l’on fait », s’agace Juliette Bouetz, la responsable communication de l’entreprise familiale Cheval des Vignes, créée près de Saint-Emilion il y a maintenant dix ans par son père, Sébastien Bouetz.

A Saint-Emilion près de Bordeaux, Cheval des vignes propose aux propriétés le labour à cheval - Mickaël Bosredon/20 Minutes


Tous revêtus d’un pull griffé au nom de l’entreprise, Sébastien Bouetz et ses trois enfants pratiquent un labour à cheval dans les vignes qui se veut résolument moderne. Et la petite entreprise s’est professionnalisée au fil des ans, passant de deux à douze chevaux, uniquement des percherons. Elle travaille dorénavant pour une quarantaine de propriétés de la rive droite, ce qui représente pas loin de 70 hectares à couvrir lors de la saison.

« Nos chevaux sont de véritables athlètes »

« Oui, on revient à des valeurs ancestrales, concède Juliette Bouetz, mais on a modernisé l’activité comme jamais. Par exemple, on n’utilise pas des charrues d’antan, on fait construire nos outils. Et l’époque où on balançait les chevaux dans un pré à la fin de la journée de travail est terminée. Nos chevaux aujourd’hui sont de véritables athlètes, ils font de la balnéothérapie, ils voient l’ostéopathe tous les mois, ils sont suivis par un vétérinaire, un dentiste… Et ils ne font jamais plus de quatre heures de travail d’affilée. »


Fils de viticulteur et directeur technique dans un vignoble pendant seize ans, Sébastien Bouetz n’aurait jamais imaginé il y a dix ans que sa carrière rebondirait derrière un cheval. « J’ai toujours aimé être les pieds dans la terre, et parallèlement j’étais cavalier amateur, alors lorsque je suis tombé sur une démonstration de traction animale, j’ai eu un déclic. Trois mois après j’achetais mes deux premières juments et je démarrais l’aventure. Mais sans savoir si cela allait prendre ou pas. »


Sébastien Bouetz, dirigeant de l'entreprise Cheval des Vignes à Saint-Emilion - Mickaël Bosredon/20 Minutes

« Au début on disait que les châteaux faisaient cela pour la photo »

Cela a pris à tel point, que les prestataires de chevaux de trait se sont depuis multipliés. A Lalande-de-Pomerol, Susana Teixeira fait aussi partie des pionnières de la traction animale dans la région. Elle a monté son entreprise, Cheval et Vignes, en 2012 et exploite aujourd'hui une dizaine de chevaux. Elle s'occupe d'une dizaine de propriétés viticoles, dont trois régulièrement. « Au début on parlait beaucoup d’effet de mode, se souvient-elle, on disait que les châteaux faisaient juste cela pour la photo. Mais progressivement l’intérêt du cheval s’est imposé à plusieurs propriétés, pour différents types de travaux, parce que c’est bon pour le sol et cela évite les désherbants chimiques notamment. »

Loin d’être une simple activité folklorique, « l’utilisation du cheval s’est beaucoup développée, confirme Sara Briot Lesage, au Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB). Quelques propriétés ont acquis des chevaux mais la plupart confient ce service à des entreprises spécialisées. »

Certaines utilisent d’autres animaux, comme des bœufs. « Les bœufs ont plus de force que les chevaux mais ne sont pas très résistants, poursuit Sara Briot Lesage. Et quand les bœufs sont fatigués, ils n’hésitent pas à se coucher dans le rang de vigne ! Il y a les mules aussi qui sont intéressantes, car elles ont la même résistance que les chevaux et sont agiles et capables de se déplacer dans des terrains très pentus. Mais par rapport à ces animaux, le cheval reste largement dominant dans les vignobles. »

Une école du cheval vigneron a ouvert en 2019

Preuve qu’une véritable filière est en train de se structurer, une école du cheval vignerons’est même montée fin 2019. Il s’agit d’une initiative de l’association des éleveurs de chevaux de Nouvelle-Aquitaine, et de la société française des équidés de travail. L’école est hébergée au château Soutard à Saint-Emilion. « Après une année 2020 quasiment blanche, on vient de reprendre en février dernier, explique la responsable de la formation Ombeline Baron, qui accueille actuellement une dizaine de stagiaires. On forme des chevaux au travail de la vigne, parce que ça s’apprend de savoir bien marcher dans le rang, d’être à l’écoute… On encadre également des personnes, dans l’idée de former à l’arrivée des binômes, pour accompagner les vignerons ou des prestataires qui veulent se lancer dans cette activité. »

Cette école a vu le jour « face au regain d’intérêt à l’utilisation des chevaux dans les vignes, alors qu’il n’y avait plus de formation. On a notamment été contacté par des vignobles qui cherchent des salariés, ou des prestataires, et qui ne trouvent pas. C’était le cas de château Soutard par exemple, avec qui on a décidé de monter cette école ensemble. »

« Sur les vieilles vignes, le cheval réalise un travail extraordinaire »

Le cheval reste toutefois cantonné à des tâches bien particulières, et ne traite jamais l’ensemble du vignoble d’un domaine. « Dans le travail de sol, il y a le labour et le décavaillonnage, explique Olivier Bernard, gérant du domaine de Chevalier à Léognan, qui fait appel à des chevaux et à des mules. Le labour consiste à prendre la terre du milieu et à la mettre sur le rang, et le décavaillonnage c’est sortir la terre du rang pour la remettre au milieu. C’est essentiellement pour le décavaillonnage que l’on fait appel au cheval, car il faut travailler en fonction du pied de vigne, et le cheval s’avère d’une grande précision. Sur les vieilles vignes notamment il réalise un travail extraordinaire, car là où la charrue derrière le tracteur peut accrocher un pied et l’arracher, le cheval sent la résistance et s’arrête. Sachant qu’un vieux pied de vigne qui produit un grand vin, coûte plusieurs centaines d’euros, il y a donc un vrai raisonnement derrière. »

« On fait aussi appel à nous quand il y a une problématique mécanique », ajoute Sébastien Bouetz. C’est le cas au château Beauregard à Pomerol. Pour densifier ses plantations, le domaine a décidé de replanter des vignes plus étroites, avec des écartements d’1,10 mètre au lieu d’1,50 mètre traditionnellement. « Cela implique une modification de notre parc de matériel, puisque nous devons nous équiper d’enjambeurs à la place de nos tracteurs vignerons, explique Guillaume Fedoux, directeur technique de Beauregard. Dans l’attente du renouvellement de ce matériel, nous sommes passés aux chevaux, sachant qu’ils représentent un autre atout, c’est le respect de ces jeunes vignes que nous sommes en train de replanter. »

Un bilan carbone nul

« On est dans un travail de précision, insiste Juliette Bouetz, et l’autre avantage du cheval est qu’il ne pèse qu’une tonne, quand le tracteur en fait entre quatre et huit. Ainsi, l’animal ne tasse pas les sols, et on préserve toute la vie microbienne. Enfin, il représente un bilan carbone nul. C’est pour toutes ces choses-là que le cheval se développe. On n’est pas pour autant anti-tracteurs, car il y a des choses que le cheval ne pourra jamais faire. »


Est-ce plus cher pour autant ? Au château Beauregard comme au domaine de Chevalier, on reconnaît que ça l’est. « Cela représente un coût assez important, et on optimise davantage avec des tracteurs qui peuvent traiter deux rangs simultanément » explique Guillaume Fedoux. « Le travail à cheval est forcément plus lent », souligne Olivier Bernard. Sébastien Bouetz tente de convaincre du contraire. « Pour le décavaillonnage, on avance aussi vite qu’un tracteur, assure-t-il. Et quand un tracteur coûte entre 80 et 100 euros de l’heure, nous sommes à 65 euros. Sur des parcelles très qualitatives, on a un vrai intérêt. » Certaines propriétés l’ont bien compris.

À l’occasion de la semaine de l’agriculture en Nouvelle-Aquitaine, une conférence sur le cheval dans la vigne se tiendra le 17 mai au château Soutard, qui sera retransmise en ligne sur le site du salon.


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